Si, comme nous le croyons généralement, les mots existent pour désigner des objets, des choses du monde extérieur, existantes en dehors des mots, alors, pour être en ordre avec notre goût du rationnel, à tout mot doit correspondre une chose, et une seule et l'inverse. Un e bijection en quelque sorte entre le monde de la Carte et celui du Territoire.
Cette idée est si profondément ancrée en nous, que nous accueillons avec mépris tout individu qui mettrait cet axiome en doute, qui viendrait nous dire, par exemple que certains objets n'ont pas de noms, ou que certains noms ne correspondent à rien dans la nature.
Si bien que, devant un nouveau mot, qui nous était jusqu'alors resté inconnu, notre réaction " naturelle ", (c'est-à-dire " naturellement apprise "), nous en fait en rechercher aussitôt le sens, soit, ou, dit de façon profane, la " chose " correspondante.
Une autre conception, minoritaire, s'est faite jour, il y a quelques décennies, selon laquelle le langage serait aussi capable de créer la réalité. Ce furent les premiers pas du constructivisme, qui nous dit que la plupart de nos découvertes sont en fait des inventions. Une science était née : l'ethnolinguistique. L'ethnolinguiste Whorf en est le représentant le plus illustre. Le langage crée l'univers qu'il prétend seulement décrire ou expliquer. Nous nous trouvons là devant un danger d'autant plus véritable, qu'il nous est totalement caché par notre propre raisonnement. Car, en effet, si chaque objet, chaque événement, chaque sentiment, chaque partie de notre monde peut se décrire et s'expliquer à l'aide de mots appropriés, alors, notre langage doit refléter notre compréhension actuelle du monde.
Et alors, on ne peut plus rien remettre en question au niveau des concepts, sans contester en même temps le langage que nous utilisons. Ce qui paraît proprement impensable à la plupart d'entre nous. Comme le disait justement De Saussure, le langage est l'institution sociale la mieux reconnue, et l'on n'a jamais vu une foule se rassembler et manifester contre le mauvais emploi de nos mots. A tort sans doute, car ce serait une cause plus utile à défendre que la plupart de celles que l'on voit défendre dans nos rues.
Dans un autre cadre de discussion, on peut affirmer, sans risque, que le langage est un facteur puissant d'immobilisme, un outil puissant au service des gouvernements et des autorités en général. Quand on croit que le mot représente la chose, on n'est guère loin de croire que le mot EST la chose, (ce contre quoi Korzybski nous a mis en garde) ; et, donc, qu'à un mot respectable doit correspondre une chose tout autant respectable. C'est ainsi qu'on vénère une affiche du chef au même titre que le chef lui-même, un drapeau autant que la patrie qu'il représente, et qu'on en vient à croire qu'il suffit de haïr très fort le mot " fascisme " ou le mot " racisme ", pour avoir droit à porter une arborer la bonne étiquette, voire même pour que ces maux disparaissent. Nous reviendrons largement sur ces points dans les ouvrages consacrés à la politique. Ici, nous voulons seulement montrer qu'il ne faut pas jouer avec les mots, du moins que cela n'est pas sans danger.
Pour nous, si les mots ne permettent guère de résoudre ce que nous avons pris l'habitude d'appeler nos " problèmes " (d'ailleurs, il nous semble assez probable que le mot " problème " lui-même, est en soi générateur de maints problèmes qui n'existeraient pas sans lui), ils sont parfaitement capables d'engendrer des nœuds définitifs dans notre esprit.
Mais alors, s'il est vrai que les mots, que le langage, sont capables de créer une certaine réalité, il suffira de changer de langage pour résoudre la plupart des problèmes de notre vie, dans la mesure où ceux-ci ne peuvent naître que dans le cadre d'une certaine problématique, elle-même créée par le langage premier ?
Pour en dire un peu plus, nous entraînons notre lecteur (nous aimons dire au singulier), dans le monde du Cragnon, en lui apprenant les vertus et les méfaits du langage Cragnon.
Le Cragnon est un mot inventé pour désigner la création et l'utilisation d'un nouveau langage fait de mots nouveaux auxquels il faut chercher du sens. Quelle serait notre attitude devant un homme (ou un groupe d'hommes) qui s'amuserait à créer des mots nouveaux, sans nécessité absolue, et qui leur donnerait un sens, après coup ? Il est quasi-certain que nous ne saurions pas réagir à ce genre d'agression nouvelle, d'autant plus qu'elle se présenterait sous les traits aimables d'un jeu de société. On ne sait pas à quel point un simple jeu de société peut être mortel.
Les adeptes du Cragnon, sont des êtres éminemment dangereux, car totalement dépourvus de réserves morales ; ils sont prêts à nous envahir, comme des hordes barbares, mais sans utiliser ni le fer, ni le feu, ils ne violeront pas nos femmes, ni nos filles, ni celles du voisin (tant pis pour elles), ils ne se serviront que de leurs langues, ou plutôt - pour qu'il n'y ait pas de confusion dans les esprits mal placés - de leur langage, ils nous enseigneront une nouvelle façon de parler, de penser, de nous comporter, et nous serons totalement esclaves, complètement asservis, dans la mesure même où nous ne nous en rendrons pas compte. En fait, les hommes du Cragnon sont déjà passés il y plus de deux mille ans, quand ils ont inventé tous les mots abstraits, qui maintenant nous embarrassent, en nous faisant croire que ces mots allaient nous libérer de nos maux (oui, c'est vilain comme jeu de mots, mais je n'ai pas pu m'en empêcher).
Mais, je ne peux pas prendre maintenant exemple du Cragnon, à partir des mots qui sont entrés dans notre vocabulaire aux cours des siècles derniers, car, nous en étant imprégnés jusqu'à la moelle, nous ne sommes plus capables sans risques de perdre notre santé mentale, d'en percevoir la supercherie.
Je vais essayer de faire comprendre la sorcellerie du langage au travers de deux exemples, heureusement fictifs, en laissant au lecteur le soin de trouver dans son environnement social des exemples réellement vécus.
Imaginons un homme du Cragnon désireux de nous rendre encore plus malheureux que nous ne sommes, imaginons qu'il soit un spécialiste des maux de tête. Tous ceux qui ont souvent ce genre d'affection savent à quel point les maux de tête se suivent et ne se ressemblent pas. Certains sont violents et courts, d'autres sont sourds et tenaces, certains sont très localisés, d'autres diffus, certains concernent surtout l'entourage de l'œil, d'autres plutôt la nuque, etc... Mais notre habitude d'homme civilisé est de désigner tout cela sous le nom générique de " maux de tête " ou de " migraine ", qui sont, tous les gens concernés vous le diront, deux choses complètement différentes.
Alors, notre homme - peut-être a-t-il vu là un bon filon à exploiter - s'est insurgé, contre l'écart existant entre la richesse des variétés de maux de tête, et la pauvreté du vocabulaire pour les désigner.
Il a édité alors une petite plaquette qu'il a distribuée, tout d'abord gratuitement à ses malades sous le titre : "Sachez reconnaître vous-même vos maux de tête", puis, devant le succès rencontré de cette plaquette, s'est adressé au grand éditeur Fallimouille, qui s'est empressé de sortir un gros livre pour Noël, sous le titre : "Diagnostiquez vous-même vos céphalées", se réservant le droit de publier dans l'année un deuxième volume sur la façon de les traiter.
Il ne nous est pas possible de recopier ici cet excellent ouvrage, que l'on peut encore trouver dans toutes les mauvaises libraires. Que nous apprenait en substance le Docteur... on va l'appeler Dr Sigmund, au hasard ?
Qu'il ne faut pas appeler du même mot " mal de tête ", des maux qui sont aussi différents qu'un rhume l'est d'une pleurésie, et qu'avant de savoir que faire, il était bon de faire le bon diagnostic. Jusque là rien à dire, qui ne soit déjà dit.
Mais, il nous faisait une description détaillée du monde des céphalées. Tout d'abord, il ne fallait pas confondre les filanes et les ribroques ; les filanes sont des douleurs ténues, pouvant durer un ou deux jours, et se promenant à l'intérieur de la tête ; les ribroques sont des souffrances horribles prenant la tête entière qui se sent pressée par une main de fer invisible comme dans un étau, mais les ribroques ne durent que quelques heures.
Mais ce n'est pas tout, car il existent plusieurs sortes de filanes et de ribroques : une filane se manifestant seulement au niveau de l'oeil, souvent d'un seul oeil, s'intitule une chiloune, du nom du célèbre Docteur sud-américain, el Profesor Chilùn qui en était atteint. Une chiloune peut être sournoise, on la croit partie, puis, brusquement, au moment où vous embrassez votre petite amie, elle revient pour vous transpercer le haut de l'œil, vous vous massez les sourcils dans l'espoir de la faire partir, mais généralement, vous l'agacez avec ces procédés barbares, et elle s'installe pour mieux vous narguer, et, c'est quand votre petite amie, agacée elle aussi, a décidé de partir que la chiloune vous quitte ; vous sentez alors une énorme envie de dormir, vos yeux se ferment, et la chiloune vous dit : "hasta luego", car elle n'a pas tout oublié de son pays d'origine. Bien sûr, si la chiloune vient vous visiter uniquement quand votre petite amie est là, il ne manquera pas d'experts en psy-quelque chose, pour en faire une maladie psychosomatique, symptôme d'autre chose, qu'il est temps par exemple de changer de petite amie, ou de vous faire pédé.
Une filane peut se localiser au niveau de la nuque, dans ce cas il s'agit d'un diésil, vous avez en permanence envie de remuer le cou de droite à gauche et de gauche à droite, de lever la tête bien haut et de la baisser jusqu'à regarder votre nombril, vous vous massez le cou et la nuque, mais rien n'y fait : le diésil s'est installé pour la soirée. Avec un bon diésil, vous vous sentez comme quelqu'un qui porte un poids de 100 kilos sur la nuque, et les élancements se communiquent au creux de votre estomac. Le diésil est le plus " énervant " des maux de tête.
Quant aux ribroques, elles ne sont pas en reste d'originalité ; elles constituent même une nombreuse famille. Nous avons les cobluses, qui sont des élancements violents au niveau de la partie supérieure du visage, yeux et front. Ce sont comme de diésils, mais plus violents et plus étalés sur le visage. Les cobluses sont très douloureuses, mais ne se manifestent que par intermittence, et chaque fois que vous faites un geste.
Nous avons aussi les berlouzes qui sont des ribroques localisées derrière l'oreille, et qui peuvent s'étendre sur l'ensemble d'une joue, elles sont généralement unilatérales, mais peuvent changer de côté au cours de la même séance. Les berlouzes sont des douleurs très violentes et permanentes, elles ressemblent à des rages de dents, et rien ne peut les calmer sinon le repos absolu. En revanche, elles ne durent que quelques heures.
Et, enfin - parce qu'il faut bien s'arrêter -, nous avons le martasan, le mal par excellence, le Lucifer des maux de tête. Le martasan occupe toute la tête, on a l'impression que l'intérieur de notre tête s'est mis à enfler, qu'il va éclater sous la force d'une pression interne démoniaque, et nous nous prenons la tête à deux mains, en pressant très fort le cuir chevelu, la sensation de soulagement qui s'en suit dure généralement au moins… une seule petite seconde.
Bien sûr, nous ne faisons ici que résumer l'excellent livre du Dr Sigmund, sans prétendre donner un aperçu valable de sa grande richesse ; il décrivait d'autres variétés de maux de tête, par exemple, ceux qui se manifestaient sous la forme de sensations ténues, de mouvements furtifs à l'intérieur du crâne, comme si un petit serpent se faufilait rapidement pour échapper à nos pensées du moment, et qu'il avait intitulés rissites.
Le Dr Sigmund a été récompensé de l'originalité de ses travaux par toutes les académies d'Occident, et son livre a commencé à se traduire dans toutes les langues. Le Dr Sigmund est devenu riche, non pas seulement parce que son livre se vendait bien, mais surtout parce qu'il avait de plus en plus de patients. Il était devenu le grand spécialiste de maux de tête.
Le plus curieux de l'affaire, le plus inexplicable, est que le Dr Sigmund s'est vu consulté pour maux de tête, par des patients qui, jusqu'alors, ne s'étaient jamais plaints de ce mal. Grâce au livre de leur bon docteur, un certain nombre de malades venaient de s'apercevoir que, jusqu'à présent, ils avaient eu tort de négliger quelques sensations fugitives, qui étaient en fait des rissites débutantes, ou autres filanes sournoises.
Bref, le Dr Sigmund, qui était un grand scientifique et qui tenait un compte précis de ses malades et des raisons pour lesquelles ils venaient le consulter, a remarqué un accroissement des consultations pour maux de tête, chez presque tous ses clients habituels. Mais, il ne sut pas très bien comment expliquer cela, et a dû s'adresser à un autre expert. Lequel, après avoir cherché du côté de l'inconscient collectif, de l'hallucination, et de l'effet nocebo du livre du bon docteur, a fini, par lui dire, sur la pointe du stylo, avec mille précautions, que, selon lui, après avoir consulté les grands maîtres de Palo Alto, il avait probablement déclenché une épidémie de maux de tête en écrivant son livre. Et que ses malades, n'avaient pas plus ni moins de maux de têtes qu'avant, mais seulement du fait même qu'ils s'observaient plus attentivement qu'avant, ils se découvraient plus de symptômes. Alors qu'un simple mal de tête peut passer inaperçu, au milieu des tracas quotidiens, un simple diésil, quand on a peur qu'il ne se transforme en terrible martasan, est immédiatement repéré, au saut du lit, ou dès le petit déjeuner, et demande consultation immédiate.
Plus on a de mots pour désigner un domaine de la vie, plus nos instruments de mesure sont précis dans ce domaine, et plus nous en retirons de grandes joies ou de grandes souffrances.
Imaginons maintenant ce que donnerait une langage dont le lexique concernerait essentiellement les aspects négatifs de notre existence ? Nos problèmes s'aggraveraient plus vite, et nous irions vers la fin de notre culture. Mais, au fait, c'est peut-être ce qui se passe en ces années 2000, dans nos beaux pays d'Europe ?
Plus on a de mots pour désigner les maux de tête, ou les embarras d'argent, ou la bêtise humaine, et plus on a " réellement " mal à la tête, plus on souffre du manque d'argent... Si nous disposions de vingt mots pour dire tristesse et d'un seul pour dire joie, notre vie de tous les jours en subirait les conséquences, et cela serait sans rapport avec une quelconque personnalité qui serait en nous.
C'est ainsi que l'analyse du langage d'un individu, ou d'un groupe, ou d'un peuple, est très révélatrice de la façon dont il voit le monde.
Dans le domaine de la vie en société, les hommes du Cragnon sont particulièrement dangereux. En effet, il reste à écrire l'histoire de cet homme politique, doux, humain comme on n'en avait jamais vu, tout ce qu'il y a de plus " démocrate " au niveau des idées, et qui se fait élire Président d'un pays, à l'aide d'un programme sincère, nullement démagogique. Elu avec 80 % des voix, dans un pays démocratique, on n'avait jamais vu ça. Enfin ! Seuls quelques 5 à 6% de la population criait à la tromperie, mais on les faisait taire dans les cafés, et dans les écoles, à coups de gourdins s'il le fallait. Bref, le Président est élu, et, oh surprise ! applique exactement son programme. Passons sur le programme en 202 propositions. Toujours est-il que, lorsqu'il fut question de renouveler son mandat, presque personne n'a osé se présenter contre lui, il fut réélu à plus de 80 % des voix, et ainsi de suite jusqu'à sa mort.
Mais où est l'astuce ? La plupart des observateurs politiques ne l'ont pas vue, car ils ne sont pas armés intellectuellement pour la voir. " Quand on n'a qu'un marteau, tous les problèmes deviennent des clous " Seuls quelques esprits éclairés, d'un autre soleil sans doute, se sont aperçus, que, bien avant l'élection du Président, celui-ci, grâce aux organes de presse qu'il possédait et de ses milliers de partisans, avait progressivement changé le langage de ses futurs électeurs.
A partir de là, on peut inventer tout ce qu'on voudra, mais on comprend suffisamment la manipulation : il suffit de gonfler l'importance des mots-fétiches comme liberté, progrès, solidarité...et de les accoler à des mots tout neufs, qui signifiaient des actes concrets avec lesquels les citoyens de ce pays - imaginaire ? - étaient en accord. Ainsi, en faisant correspondre des mots abstraits, mais nouveaux, à des actes précis, l'homme du Cragnon pouvait, tout en appelant à souscrire à un programme représenté par des mots " sacrés ", réussir ce qu'aucun homme politique n'avait réussi avant lui : contenter tout le monde, en faisant voter à la fois sur un programme abstrait favorisant les démunis, les chômeurs, les immigrés...et sur un programme concret favorisant le reste de la population.
Politique-fiction ? A voir.
Et plus horrible de l'histoire est que, pour que cela marche, il suffit d'un tout petit détail, assez peu démocratique au demeurant : que personne, absolument personne ne soit au courant de la manipulation.
 Blogs, Blogs, Blogs.... |  | 24 Mars 2005, 9:25
Ce modèle contient 3 blogs (= 3 paragraphes) ajoutés à différentes dates et heures. Supprimez-les ou modifiez-les, et ajoutez vos blogs chronologiquement, de préférence en plaçant vos dernières participations en tête de liste comme c'est l'usage, ceci évite à vos visiteurs d'avoir à défiler en bas de page pour lire les participations les plus récentes. |
|  Cette année a très bien démarrée... | 7 Janvier 2005, 11:08
Dans les blogs comme dans n'importe quel paragraphe, vous pouvez :
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|  Ca y est, mon Blog est ouvert ! Bienvenue ! | 20 Décembre 2004, 22:50
Vous pouvez regrouper tous vos blogs dans une seule rubrique comme dans cet exemple basique mais si vous ajoutez de nombreuses participation il est conseillé de démarrer une nouvelle rubrique Blog chaque mois afin de ne pas avoir une seule rubrique trop volumineuse à consulter.
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